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les coups de coeur de la plasticienne Florence Kutten

Dans un article de L’Union daté du 1 novembre 2019 écrit par Marion Dardard, la plasticienne rémoise Florence Kutten dévoile ses coups de coeur du cimetière du Nord, un trésor du patrimoine rémois qui mériterait, selon elle, d’être mieux connu.

Elle refusa de réaliser une simple copie du bronze volé d’Emile Peynot. « J’ai rajeuniMme Godbert, et je l’ai adoucie; elle regarde en haut; avant, elle regardait de haut. Elle est pensive, déjà partie »

Avec ses tombes dégingandées, sa statuaire exceptionnelle et ses essences mystérieuses, le cimetière du Nord est un joyau du patrimoine rémois. « Un petit père Lachaise » pas assez mis en valeur, selon la sculptrice rémoise Florence Kutten, tombée sous le charme de ce lieu de mémoire unique, spirituel, durant sa psychanalyse, il y a plusieurs années. « Je suis venue ici pendant dix ans, car j’avais besoin de silence, de sérénité; d’un parc où je ne croiserais personne. » Au fil de ses balades d’introspection, elle découvre d’incroyables sculptures; des crucifix inestimables; un musée de l’art funéraire à ciel ouvert. « C’est comme une consolation. ça ne sent pas la mort. Il y a une telle force, une telle énergie dans la pierre, les tombeaux, les arbres rares… Çà parle de la vie. » A l’occasion de la Toussaint, la plasticienne, formée aux Beaux-Arts de Reims par le maître-sculpteur Charles Auffray, puis aux Beaux-Arts de Paris, en taille de pierre, a accepté de nous emmener à la découverte de ses coups de coeur et de ses créations.

« Il faudrait qu’on fasse comme à Paris, qu’il y ait plus de communication« 

« LA DOULEUR »une sculpture façonnée par Théodore Dubois pour la famille Cadot-Tortrat

Dès l’entrée franchit, l’artiste presse le pas vers la gauche, attirée comme un aimant vers « la douleur » (1906), une sculpture « sublime » dédiée à la famille Cadot-Tortrat, façonnée par Théodore Rivière, et lovée dans un tombeau en ciment armée dessiné par l’architecte Ernest Kalas. « On voit aussi de petits anges en mosaïque en arrière-plan. On est avant l’Art déco. Pourtant, il y a une telle modernité! » s’émeut l’artiste de 51 ans, admirative. Tandis qu’on s’éloigne peu à peu de l’agitation de la ville , nous voici devant la chapelle Godbert. Quatre colonnes corinthiennes encadrent un piédestal supportant une république en poudre de marbre du buste de Louise Deverly Godbert (1825-1909)réalisé par … notre guide justement. C’était il y a une dizaine d’années. « C’était il y une dizaine d’année. A la fin de ma psychanalyse, j’arpentais toujours les lieux, quand la Ville m’a demandé de refaire une statuaire. » Un honneur pour l’artiste qui prend la liberté d’y mettre sa touche, refusant de réaliser une simple copie de bronze volé d’Emile Peynot. « J’ai rajeuni Mme Godbert, et je l’ai adoucie; elle regarde en haut; avant, elle regardait de haut. Elle est pensive, déjà partie. »

Un peu plus loin, nouvel arrêt, devant des vierges cette fois. Florence Kutten les a, elles aussi, réalisées pour le compte de la ville. Créées en pierre, elles encadrent l’entrée d’un tombeau comme laissé à l’abandon. Elle passe sa main sur les statues, érodées par le temps. « On pourrait entretenir tout çà, que çà devienne comme un musée. Il faudrait qu’on en fasse un lieu de visite comme à Paris, qu’il y ait plus de communication auprès des touristes. C’est notre mémoire, mais aussi notre culture. » Son regard se perd au loin, vers un autre tombeau. « C’est magnifique. Entretenir ce lieu, c’est aussi se réaproprier la mort, l’énergie d’un être humain. C’est un élément du patrimoine rémois hyper important. Cette relation à la mort l’est tout autant. Aujourd’hui, on s’en débarasse, avec l’incinération. Pourtant, le pire affront pour un être humain, c’est de disparaître sans laisser de trace! »

« SUR LE CHEMIN E LA VIE »

Suite de notre visite à quelques sépultures de là, sur le caveau des parents et du frère du sculpteur René de Saint-Marceaux, que Florence Kutten admire plus que tout. L’oeuvre: « Sur le chemin de la vie « (1907) représente une femme, courbée sous le poids d’un immense linceul en marbre taillé. « J’ai été très émue quand j’ai vu pour la première fois cette sculpture incroyable qui marchait sur la tombe comme un mort-vivant. On ne sait pas où elle va, elle semble déjà avoir peur de l’après… »

L’ENFANT SIMONAR

Un petit tour par la tombe du député Jean-François Xavier Ferrand, dont Florence Kutten a refait le visage en poussière de marbre, et nous voilà face à la statue de l’enfant Simonar dans le canton 22. « La perte, c’est ce qui m’a fait sculpter. On nous donne la vie et on nous la reprend sans notre consentement. Comment peut-on vivre avec cette conscience? J’ai trouvé une consolation dans la sculpture, que j’ai rencontrée à l’âge de 11ans. ça a été comme un appel. Ça a donné une densité à ma vie. Cette perte est devenue un moteur de la création, réponse à ce grand vide. »

C’est pour celà, selon elle, que la statuaire est si présente ici, au cimetière du Nord. « On a besoin de planter, de poser des pierres, du marbre, du granit, du solide, pour contrer cette vie qui disparaît. »

Marion DARDARD (journaliste à L’Union).

Marc Christophe: plus de 20 ans à entretenir les sépultures des militaires

Appelé adolescent à se rendre souvent au cimetière Saint Charles de Sedan, suite au décès de deux de ses soeurs, Marc Christophe choqué de voir autant de tombes de soldats en déshérence, décide avec son frère Michel  de nettoyer ces sépultures. Son métier l’ayant conduit à Reims, c’est au cours d’une visite du cimetière du Nord, qu’il constate le mauvais état des sépultures des deux carrés militaires. Après en avoir informé la ville de Reims, il se propose de le prendre en charge et c’est ainsi que de 2004 à 2017 avec le concours de quelques élèves du lycée Croix Cordier de Tinqueux, dans le cadre de son action: « vois, comprends, agis », il redonne une tombe digne du sacrifice accompli à ces soldats. Atteint d’une cruralgie il y a quatre ans, il a dû arrêter mais tient toujours un livre d’or des soldats de la Grande guerre reposant dans les cimetières communaux. Rencontre

(Photo Marc Christophe) « Il me fallait redonner une belle image à ces tombes, pour moi des reliquaires sacrés, des petits Panthéon, une image digne du sacrifice qu’ils ont accompli.« 

Un devoir de mémoire

« Je n’ai pas passé une partie de ma vie à entretenir les tombes des carrés militaires du cimetière du Nord pour les monuments eux-mêmes mais pour rappeler combien ces hommes enterrés là méritent notre respect. Il me fallait redonner une belle image à ces tombes, pour moi de véritables reliquaires sacrés, des petits Panthéon, une image digne du sacrifice qu’ils ont accompli. Pour rappeler l’homme dans la guerre, le courage du citoyen ordinaire, la fraternité, la solidarité, le respect de l’ennemi. Autant de soldats dont je couche le nom dans un livre d’or des soldats de la Grande Guerre reposant dans les cimetières communaux. » (1)

258 tombes dans les carrés 14 et 35

« Je ne suis intervenu que dans les carrés 14 et 35 , un terrain propriété de la ville de Reims qui abrite 258 tombes à la charge des familles. Il y a une majorité de soldats de 14-18, mais aussi des morts de la Seconde guerre mondiale et d’autres conflits: Algérie, Maroc, Indochine.  » (2)

Pendant plus de vingt ans, Marc Christophe a d’abord fait des recherches pour retrouver les identités des soldats avant de restaurer les tombes. « il a fallu brosser toutes les tombes, les vider de tonnes de terre, remettre des tonnes de tout-venant en couche de fond, placer du géo textile et ensuite poser des tonnes de cailloux blancs. Ensuite il a fallu entretenir l’ensemble (lavage des croix, des cailloux blancs, nettoyer les allées. La ville a fourni les matériaux (tout-venant, cailloux blancs, une partie du géo textile). »

Professeur au lycée Croix Cordier, Marc Christophe a mis en place en 2004 ‘action: « vois, comprends, agis » dans l’établissement pour inculquer aux élèves la valeur de la Fraternité. « Si j’ai eu avec moi quelques lycéens dont certains étaient même des élèves punis le mercredi, c’est seul que j’ai restauré la majorité des tombes. »

Le Souvenir Français a offert les cocardes tricolores pour mettre en valeur les croix latines des tombes.

(1)L’engagement de Marc Christophe n’a pas concerné que le cimetière du Nord de Reims, mais aussi de nombreuses communes: Cormicy, Trigny, Villers-Franqueux, Pouillon, La Neuville en Tourne à Fuy, Villers-Semeuse, Vivier-au-Court etc.

(2) Pour info, Il faut savoir que les carrés 31 et 32, à la charge de l’Etat sont occupés par des soldats dont les corps n’ont pas été rendus aux familles suite à des erreurs dans les noms ou de régiments.

Alain MOYAT